Côté chaire côté rue

25 documents ≈ 92 min de lecture au total

Côté chaire côté rue 4 min de lecture

7 – Les genevoise prêchent. Activisme et résistance

Dès le début de la Réforme, des femmes d’origines sociales diverses sont intervenues dans le débat religieux et ont encouragé la diffusion des nouvelles idées. D’autres femmes ont en revanche combattu les mutations des villes : tel est souvent le cas des religieuses qui s’opposent à la dissolution de leurs communautés. Les sources genevoises documentent cette implication des femmes laïques et des nonnes dans les troubles, leur engagement dans la prédication tout comme leurs résistances aux réformateurs.

La Petite chronique manuscrite de Jeanne de Jussie (1503-1561), originaire de Jussy-l’Evêque et religieuse au couvent des Clarisses, est une source importante pour l’histoire des origines de la Réforme à Genève. Après avoir abandonné la ville avec ses consœurs, elle note dans son récit des que de nombreuses femmes ont résisté aux tentatives de conversion en refusant de se soumettre à la volonté de leurs pères ou de leurs époux. Deux femmes des élites, Guillaumette de la Rive et Léonarde Vindret, aident les Clarisses lors du conflit qui les oppose aux magistrats. Les registres du Conseil enregistrent leur demande d’apporter un soutien matériel à la communauté féminine alors isolée. Jeanne de Jussie rend également compte des très nombreuses actions menées par les propagandistes évangéliques. Les habitantes protestantes font leur lessive pendant les jours fériés et filent ostensiblement lors de la procession solennelle de la Fête-Dieu, pour signifier leur opposition aux pratiques religieuses anciennes. Elles participent aux débats, elles sont parfois agressées et frappées dans les rues. Antoine Froment rapporte dans ses chroniques l’histoire de Claudine Levet : femme d’un apothicaire bourgeois de Genève, cette citadine est très active comme prédicatrice après sa conversion. Elle est reconnue pour sa capacité à expliquer les Ecritures, ce qui lui permet d’éclaircir plusieurs Genevois. En raison de ses dons d’esprit, les magistrats lui confient la charge de prêcher aux Clarisses, qui agressent la prédicatrice quand elle s’exprime contre leur vœu de virginité.

Marie Dentière, épouse d’Antoine Froment, participe activement à l’implantation de la Réforme à Genève. Dans une lettre ouverte publiée en 1539, elle met en avant ses idées religieuses, défend la prédication féminine et critique les magistrats qui ont banni des « vrais serviteurs » de Jésus-Christ comme Farel et Calvin. Son caractère affirmé et sa liberté de parole lui attirent les critiques des magistrats, qui censurent l’ouvrage. Quelques années après son retour à Genève, Jean Calvin lui-même n’appréciera pas les critiques explicites de l’épouse de Froment vis-à-vis de certains aspects de sa réforme ecclésiastique. En raison de son engagement théologique, le nom de Marie Dentière est désormais gravé sur le Mur des Réformateurs depuis 2002.

Retour à la StoryMap


Transcription du document CH AEG P.H. 1140

 

Plaintes des religieuses de Sainte Claire au sujet des dévastations commises dans leur Eglise (de la main de Jeanne de Jussie)
25 octobre 1534

Pour tres humble salut, Jhesus nostre Redempteur vous doint sa saincte grace et son amour.

Messieurs tres honnorés seigneurs nous tres aymees peres et conservateurs, plaise vos ne tenir à presumption la facherie que vous donnons par nous lettres, car il sommes contraintes pour vous advertir de nos indigences et doleances. Nous nous sommes myses soubz vostre protection et sauvegarde et en vous et à Messieurs nous confions entierement. Il est vray que hier à heure de vespres entrerent aulcuns en nostre esglise, non par devocion, mais faisant cris et brairie inpetueulx, pour nous enpechés le divin service, et prindrent une croix avecques aulcuns ymaiges, qui mirent par piece viollentement. Et ce ja la seconde fois que avons enduré tel insurte et grant fraieurs. Nous n’entendons pas que cela soit la notice à vostre Reverence, si nous en recomandons à vostre seignorie et begnyvolance, suppliant en toutes reverence, en l’honneur de Jhesuscrist et de ses doloreuses soffrances, qui vous plaise donné ordre que ne soions plus molestee de teulles insolance contre Dieu et raisons, et que l’ong nous laisse en paix faire le divin service, pour quel faire vollentairement nous sommes rencluses et donné à Dieu, prian jours et nuyt pour la conservation de la bonne cité et de vous, Messieurs, desirant continuel et de vivre et mory ycit en vostre convent, si vous plait nous il maintenir et conservés sans molestes, et de cecessit à genoulx et mains jointes vous supplions assurance et vostre noble volloir, car sens cela ne porrions vivre, veu l’espavantement que nous donons de ses insolance contre saincte Esglise. Et por la fin, nous recomandons tres humblement et en toutes reverence à vos bonnes graces et seignorie, prian Dieu vous donné tres bonne vie. Amen.

Du povre covent Madame saincte Clere, le XXV d’octobre, par les toutes entierement

Vous tres humbles filles orateresses

L’abbesse et les seurs religieuses dudict covent.

Plaintes des religieuses de Sainte Claire au sujet des dévastations commises dans leur église, de la main de Jeanne de Jussie, 25 octobre 1534CH AEG P.H. 1140


Transcription: Jeanne de Jussie, Petite chronique, Einleitung, Edition, Kommentar von Helmut Feld, Mainz, 1996, ici revue.

Retour à la StoryMap