Côté chaire côté rue

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21 – Stéréotypes

Tolérance ou intolérance?

La question de la tolérance constitue l’un des points les plus controversés de l’héritage de la Réforme genevoise. On y voit souvent l’une des impulsions du mouvement historique qui a fini par installer la tolérance au cœur des valeurs propres aux sociétés modernes. Calvin n’a-t-il pas proclamé après Luther les droits de la conscience du fidèle face aux obligations imposées par la tradition ? La mémoire collective a aussi retenu le souvenir des martyrs réformés brûlés dans les années 1550 ou massacrés durant la Saint Barthélémy en 1572, comme symbole des victimes de l’intolérance de l’Eglise et des gouvernements catholiques. On a également célébré la revendication des huguenots en faveur de la liberté de conscience et de la liberté de culte face à la monarchie française et la consécration de ces libertés par les paix de religion, comme donnant pour la première fois à la tolérance une expression juridique.

Mais le récit historique qui lie Réforme et diffusion de la tolérance bute sur la condamnation à mort pour hérésie en 1553 du médecin espagnol Michel Servet par les autorités genevoises, avec l’aide de documents fournis par Calvin. Le bûcher de Servet fonde la légende noire de l’intolérance de Calvin. Colportée notamment par Voltaire puis par Balzac, elle trouve une illustration exemplaire dans le livre de Stefan Zweig, Conscience contre violence, ou, Castellion contre Calvin. Rédigé en 1935-1936, l’ouvrage assimile Calvin à Hitler et permet à son auteur de s’identifier à Sébastien Castellion (1515-1563). Théologien contemporain du réformateur de Genève, Castellion s’est opposé à la condamnation à mort des hérétiques, et de Servet en particulier, et a formulé à cette occasion l’une des premières défenses systématiques de l’idée de tolérance. Mais le bûcher de Servet a aussi nourri les controverses internes au protestantisme réformé. Il a conduit l’un des grands penseurs du protestantisme libéral de la fin du XIXe siècle, Ferdinand Buisson (1841-1932), à travailler pendant plus de vingt ans à une thèse sur Castellion dans laquelle il fait de ce dernier la figure fondatrice du protestantisme libéral et de l’attachement réformé à l’idée de tolérance.

C’est cette controverse qui a obligé les acteurs de la construction du mur des réformateurs à ériger au préalable, à Champel, non loin du lieu où Servet a été brûlé, un monument expiatoire : la repentance qu’y expriment les héritiers de Calvin devait leur permettre de mettre un terme aux polémiques, de telle manière qu’aucune ombre ne soit plus projetée sur la devise « Post tenebras lux », qui s’étale en grandes lettres sur le mur des réformateurs.

Théocratie

La cité genevoise du temps du Calvin était-elle une « théocratie » ? Vivait-elle selon un régime où l’autorité est concentrée dans les mains des pasteurs?  La question, abondamment débattue, porte à la fois sur les rapports entre l’Etat et l’Eglise et sur l’étendue du pouvoir exercé par Calvin. Les magistrats subissaient-ils l’ascendant des ministres, au point que l’Etat était soumis à l’Eglise ? La cité était-elle entièrement dominée par la figure éminente du réformateur, à la fois théologien et juriste, co-rédacteur des ordonnances ecclésiastiques et des « édits civils » qui règlent l’organisation politique de la ville ? Calvin a-t-il imposé une sorte de dictature morale aux Genevois, soumettant leur vie quotidienne à une surveillance disciplinaire sans précédent ?

Publié en 1897, l’ouvrage du pasteur et historien, Eugène Choisy (1866-1949), La théocratie à Genève au temps de Calvin, semblait accréditer l’idée qu’un régime fondé sur la domination de la vie publique par l’Eglise avait bien pris forme à Genève. Tout en parlant de « système théocratique », Choisy concluait pourtant que la cité avait plutôt connu une sorte de « bibliocratie », dans laquelle la société se conforme aux normes tirées de l’interprétation calvinienne de la Bible. Il y a en effet des éléments permettant de corroborer cette thèse, comme la décision du gouvernement genevois qui reconnaît que l’ouvrage fondamental de Calvin, l’Institution de la religion chrétienne, expose la doctrine officiellement reçue dans la cité, en déclarant que ce livre est « sainctement faict et sa doctrine, saincte doctrine de Dieu» et en interdisant de « parler contre ledit livre ny ladite doctrine ».

Les historiens ont cependant pour la plupart jugé que le terme de « théocratie » ne peut s’appliquer au régime politique et ecclésiastique genevois. Si Calvin a effectivement exercé une forte influence sur les autorités, son pouvoir ne s’est jamais étendu au-delà des affaires ecclésiastiques. L’Eglise a certes pu conquérir une sphère d’autonomie à son époque en défendant son droit à excommunier les pécheurs scandaleux, mais elle demeurait soumise pour tout le reste aux magistrats. Avec le temps, l’autorité de ces derniers a de plus eu tendance à s’étendre au détriment de celle des ministres. On est donc en présence à Genève non d’une « théocratie », mais bien d’une Eglise d’Etat, dans laquelle les pasteurs, nommés par le magistrat et par conséquent dépendants de ce dernier, conservent toutefois un droit de remontrance sur l’action de la puissance publique – remontrance qui se fonde sur l’interprétation de la Bible. C’est cette forme d’équilibre que célèbre le repas commun des magistrats et des ministres tel que l’illustre la gravure.

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